Études,
Revue mensuelle, Novembre 1994, No. 381 |
|
Eraserhead de David Lynch Voici une copie neuve, avec une bande-son retravaillée en Dolby Stéréo, du premier long métrage de David Lynch. Cet objet tres singulier méritait une réédition, car il explore des régions rarement visitées par le cinéma, et permet de jeter un autre regard sur les films suivants de son auteur. On peut voir comme des bulles d'Eraserhead crever à la surface d'Elephant Man, de Blue Velvet, de Sailor et Lula ou meme de Twin Peaks. Eraserhead fut commencé en 1971 avec peu de moyens, et terminé en 1976 grace à l'obstination et a' l'inventivité d'une équipe très réduite. Depuis, il n'a cessé d'etre projeté, ne fut-ce que dans une seule salle, une fois par jour ou par semaine, de préférence la nuit. Ce mode de distribution, inventé par un producteur new-yorkais, définit en partie le film-culte: c'est un film un peu secret, qu'il faut aller chercher, qui crée un lien entre les amateurs du genre et dont la renommée se fait par le bouche-à-oreille. Eraserhead (Tete à effacer) est l`un de ces films (The Element of crime ou Phantom of the Paradise sont également des films-cultes) qui font passer le spectateur dans un autre monde, un monde souterrain comme l'inconscient, où les choses montrées sont lourdes de nos désirs et de nos craintes. Un univers plus sauvage, dans lequel les perceptions sont moins civiliseés que dans le cinéma dominant, un cinéma qui se réfère au reve et à sa liberté. Henry trouve, en rentrant chez lui, un message de son amie Mary, qu'il n'a pas vue depuis longtemps : il est invité à diner chez ses parents. Au cours de la soireé, la mère de la jeune fille lui apprend que celle-ci a eu un bébé prémature' et qu'ils doivent se marier. La nouvelle famillle emménage chez Henry, dans sa petite chambre situeé dans un paysage de friches industrielles. Le Baby est un monstre au corps indéfini et emmailloté avec une tete d'animal écorché. Baby pleure sans arret et Mary n'en peut plus. Elle les abandonne et laisse Henry prendre soin de Baby malade. Quand Henry tuera le baby, lui et le monde disparaitront. Regarder Eraserhead n'est pas une partie
de plaisir. C'est un film toxique qui entraine le spectateur dans une
heure et demie de cauchemar éveillé. Alors, pourquoi cet engouement qui
dure depuis bientot vingt ans? Le cercle de ses fans, essentiellement
jeune, apprécie certainement l'esthétique du film, son style dandy, la
coiffure en hauteur de Henry, les objets insolites, telle la plante sans
feuille dans une motte de terre au chevet du lit, et mille détails raffinés,
ainsi que I'atmosphère générale qui renvoje au No Future de la géération
punk. Mais Eraserhead est avant tout im film qui vous happe, vous met
d'emblée dans un état quasi hypnotique. L'image noire et blanche, qui
rappelle celle des films muets, une bande-son extremement sophistiquée,
dans laquelle le peu de dialogues est presque atone, imposent l'univers
d'une construction mentale et non la représentation d'une réalité. Eraserhead
nous ramène à un stade primitif de l'homme, dans lequel la peur, le degöut,
le sentiment de la solitude et la différence de l'autre se melent à sa
perception des choses et des etres, en la modifiant. Les menaces indéfinies
qui y planent se matérialisent en sécrétions liquides et grumeleuses qui
rappellent les humeurs de la médécine du xviie siècle, tandis que des
machines aux battements sourds, les vents déments de la vapeur qui s'échappe,
nous situent résolument dans un monde contemporain. Mais l'ensemble produit
l'impression d'un monde moderne déjà terriblement usé, à bout de
souffle. Eraserhead se presente comme un mythe effrayant et énigmatique. Dès les premiers plans, deux séquences en parallèle, avec en surimpression le visage en gros-plan de Henry à l'horizontale, qui monte dans le cadre et en redescend plusieurs fois, peuvent etre interpretées comme Ia scène des origines. D'une part, une planète dans un coin de I'univers, qui grossit ou dont on s'approche; de l'autre, un homme pustuleuxen haillons qui tire sur des manettes. Le visage de I'homme et la surface de la planè te, crevassée, sont presque indifferenciés. Un trou noir s'ouvre à la surface de la planè te, l'homme hideux ouvre la bouche. En sort un monstre, sorte de long boyau avec une tete de foetus au bout, qui plonge dans le cratère. On se retrouve a l'intérieur du cratère dont les bords un peu hérissés ne sont pas sans rappeler le lieu d'où naissent les hommes. Telles sont les images qui précèdent l'entrée de Henry dans l'histoire. Sa fin, elle, a lieu dans une fabrique où sa tete sera transformée en crayon avec gomme. Erase : effacer; head : tete; eraserhead: tete d'effacement d'un magnétophone. De l'origine à l'effacement. Entre les deux, le film est comme un esprit malade qui nous fait partager son angoisse devant l'inquiétante violence du monde et qui, pour y répondre, décide de fabriquer l'irrwprésentable : la disparition. Ce monde sans espoir et sans loi, où tout se craquelle, suinte, où les hommes engendrent des monstres et disparaissent dans des humeurs, où les machines produisent des sons qui le rendent inhabitable, fait penser à un équivalent moderne de l'enfer du peintre J. Bosch. David Lynch a fait là une oeuvre poétique, c'est-à-dire visionnaire, dans laquelle se dessine im paradis, par son absence meme, comme l'indique le père de Marv, désignant le paysage industriel oppressant : "J'ai vu les prés devenir cet enfer." Et peut-etre que le monde fantasmagorique décrit par Lynch existe déjà par fragments. La Mer d'Aral, Minamata, Tchernobyl... Agnès Bert |